
(Par Alain Howiller / photo Fondation Alsace) – C’est peut-être Günther Petry, le maire de Kehl, qui a le mieux traduit l’ambiance quelque peu délétère du débat qui agite actuellement l’opinion allemande : «Ce qui me dérange le plus, c’est l’attitude qu’on adopte et le ton qu’on emploie pour aborder ce débat : aucun d’entre nous ne pourrait vivre avec une prestation de 359 euros. Ce «minimum vital» versé dans le cadre de Hartz IV est vraiment faible» (le maire a même utilisé le terme de «das ist saumässig wenig Geld!»). Le propos visait les minimas versés aux chômeurs dans le cadre de la législation Hartz IV, à propos de laquelle la Cour constitutionnelle de Karlsruhe a été amenée à se prononcer.
A vrai dire, en consultant la Cour pour savoir si le calcul des prestations sociales à verser aux enfants dont les parents (ou le parent) sont chômeurs étaient conformes aux principes définis par la Constitution, les «chambres sociales» de deux tribunaux de Hesse étaient loin de se douter qu’elles allaient déclencher un débat de fond sur le «Sozialstaat» (l’Etat-providence),
l’aide aux chômeurs et le budget social en général. Déjà la réponse de la Cour constitutionnelle a mis le feu débat politique : tout en constatant que «les montants versés et les aides assurées ne sont pas insuffisantes de manière évidente» («ist nicht evident unzureichend»), la Cour demande que les règles fixées en la matière soient revues d’ici au 1er janvier 2011. Elle ne dit pas si oui ou non il faut relever les minima. Par contre, elle estime qu’au delà du minimum à verser pour garantir l’existence physique («die physische Existenz», le minimum vital en quelque sorte) de ceux qui perçoivent des aides, il faut reconnaître un «minimum social» pour garantir aussi la participation des prestataires à la vie sociale («Teilnahme am gesellschaftlichen Leben»).
La chancelière prend du recul et critique son vice-chancelier ! L’imprécision de l’arrêt a ouvert la voie à une polémique que mènent Guido Westerwelle, vice-chancelier, ministre des Affaires étrangères et patron du FDP, Horst Seehofer (le minsitre-président de Bavière, responsable du parti CSU) et même la chancelière amenée à préciser dans la presse que les options défendues par son vice-chancelier ne l’engagent en rien! Le patron du FDP et ses adjoints ont en effet engagé une campagne contre l’augmentation «de type socialiste» des prestations versées dans le cadre du dispositif «Hartz IV», contre une politique qui mène à une «décadence semblable à celle du Bas-Empire romain («spät-römische Dekadenz» !),contre le poids excessif des dépenses sociales dans le budget fédéral («il vaut mieux créer des emplois en baissant les charges»), pour une politique de sanctions contre ceux qui trichent en ne déclarant pas certains revenus ou en cachant leur patrimoine pour toucher des prestations anti-chômage, contre le travail au noir. Et pour en rajouter une louche, le responsable du FDP de Hesse rappelle que son parti est contre l’instauration d’un salaire unique toutes branches car «le salaire doit être le produit du marché».
Les prises de position du parti libéral reflètent les thèses défendues par l’actuel vice-chancelier lors de la dernière campagne électorale. Des thèses qui lui ont apporté plus de 14% des voix et lui ont ouvert la porte du gouvernement grâce à la coalition «CDU-CSU-FDP». La chancelière, qui rêvait de cette alliance avec les libéraux, espérait que l’exercice du pouvoir allait «bonifier» ses partenaires et limer un peu leurs dents ! Oubliant que les experts, dès les élections, avaient décelé l’existence d’un grand nombre d’électeurs (plus de 1 million) de la CDU qui avaient voté FDP pour casser l’alliance avec le SPD, Angela Merkel avait sans doute (comme Guido Westerwelle lui même !) surestimé le poids réel de ses partenaires qui se retrouvent aujourd’hui dans les sondages à 8% ou 10% (selon les instituts) d’intentions de vote ! La polémique est passée par là.
Certains, sans doute un peu rapides dans leurs interprétations, ont commencé à caresser l’idée d’un changement de partenaire qui pourrait être testé en cas de besoin au vu des résultats (en mai) des élections en Rhénanie-du-Nord/Westphalie. C’est aller un peu vite en besogne, même si les partisans de ce type d’alternance soulignent que, par exemple, l’alliance CDU-Verts à Hambourg donne de bons résultats !
Les partenaires en quête de convergences ! En attendant Angela Merkel a convoqué ses partenaires CSU et FDF à une réunion de mise au point qui d’après les participants, n’a en aucun cas été un «sommet de crise» mais une rencontre qui s’est déroulée dans une «atmosphère tranquille et constructive» (d’après Seehofer), «constructive et objective (sachlich)» (d’après Westerwelle). Bref, la réunion a été tellement appréciée (!) qu’on a convenu de se revoir à la fin du mois, puis de se rencontrer toutes les cinq semaines ! La quête des convergences se poursuit !
Cela étant, les thèses libérales ont trouvé certains appuis (dont Wolfgang Schäuble, le ministre des Finances qui veut éviter une montée des dépenses susceptible de compromettre la réforme fiscale prévue en 2011) au sein même de la CDU. Si la chancelière a semblé prendre ses distances face aux propos lancés par les libéraux, la ministre du travail Ursula von der Leyen rappelait devant le Bundestag que la fraude aux prestations n’était pas supérieure à la fraude en matière fiscale et qu’elle concernait moins de 1,9% des prestataires. De son côté, attaquant les propos de Guido Westerwelle, Horst Seehofer essayait d’en limiter la portée avec ce jeu de mots presque intraduisible, tournant autour du nom du patron du FDP : «Les déclarations du vice-chancelier» lance-t-il «ne sont pas un tsunami, il s’agit juste d’une westerwelle (une «vaguelette»)».
Les débats autour des «minima sociaux» ne nourrissent pas seulement les oppositions à l’intérieur de la coalition, ils alimentent aussi une fronde dans le parti même de la chancelière et au sein de la CSU.
Le grand retour de la démocratie chrétienne. Il est vrai que la CSU, la branche bavaroise du parti chrétien démocrate d’Angela Merkel, a perdu la majorité absolue en Bavière et qu’elle a essuyé de lourdes pertes lors des dernières élections fédérales. Elle pense pouvoir remonter son handicap en revenant à une approche plus sociale, plus démocrate-chrétienne : «c’est la condition» entend-on à Munich pour que la CSU, comme sa grande soeur la CDU, reste un parti populaire. Ce sont les «Bavarois» – comme on les appelle – qui ont engagé une forme de rébellion contre la chancelière en se réunissant à Berlin au café Einstein. C’est un groupe de militants catholiques réuni au sein de l’association «Arbeits Engagierte Katholiken – AEK» (catholiques engagés dans le monde du travail) qui ont sonné la charge pour que CDU et CSU reviennent à des valeurs sociales, de solidarité et de partage propres à leurs convictions religieuses.
Du coup les calculettes sortent de leur étui. Certains lancent l’idée (qui a peu de chance de se concrétiser compte tenu de la situation économique et financière) d’une augmentation de 20% du montant des prestations minimales, d’autres veulent qu’on prenne davantage en compte les enfants à charge à travers des prestations spécifiques, d’autres veulent offrir des services ou des biens plutôt que de l’argent, d’autres encore veulent qu’on mette tout à plat qu’on redistribue les prestations versées en privilégiant certaines catégories d’individus ou types d’interventions. Bref on s’interroge sur l’Etat-providence et le grand déballage des idées (en attendant les mesures) se poursuit !
Onze millions de «pauvres» : un tiers de plus qu’il y a dix ans ! Le tout dans une société où le chômage atteint un taux de 8,7% , où 7 millions de gens vivent des prestations versées dans le cadre de la lutte contre le chômage et où d’après l’«Institut allemand de recherche en économie» (Deutsches Institut für Wirtschaftsforschung – DIW – Berlin) : «Plus de 11 millions de personnes vivent en état de pauvreté en Allemagne, soit un tiers de plus qu’il y a 10 ans. Un Allemand sur 7 est pauvre !» La situation touche particulièrement les familles nombreuses, la tranche des 19/25 ans (avec enfants) dont un quart vit en dessous du seuil de pauvreté, les plus de 75 ans (les veuves en particulier).
Le gouvernement a jusqu’au 31 décembre 2010 pour trouver des solutions, encore que la Cour constitutionnelle a souhaité qu’on prenne – si possible – des décisions avant cette date. Les débats à l’intérieur de la coalition (Guido Westerwelle décidément très attiré par les parallèles historiques estime qu’il est «victime d’une chasse aux sorcières de type Moyen-Age tardif»), la perspective des élections du mois de mai dans l’état de plus peuplé de la République fédérale ( (Rhénanie-du-Nord/Wesphalie) poussent à ne pas prendre de décision trop rapide!